Ses yeux blancs n'avaient jamais vu le soleil. La réalité, elle se l'était créée elle-même, dans sa tête. Sur un fond noir elle posait des images qui reflétaient ce que ses mains touchaient. Ses
doigts en étudiaient les formes, les perspectives. Elle rajoutait ensuite des couleurs à son goût, créant un objet à ses yeux parfait. On pouvait la considérer artiste, elle qui dessinait à ses
envies ce qu'elle croisait.
[...]
Une larme glissa sur sa joue, laissant une légère trace argentée sur son passage. Ses lèvres frémissaient un peu et ses mains tremblaient. Elle ne voulait pas rentrer chez elle. Alors qu'elle
marchait, son souffle se faisait de plus en plus précipité. Elle s'arrêta, appuyée contre un mur, et vomit. Elle se vidait de toutes ses forces. Elle se laissa tomber à terre, le dos au rempart.
Les pleurs qui en avaient la force se jetèrent dans le vide, abandonnant l'enfant. Elle était seule, assise au bord d'une ruelle, pâle, triste, apeurée.
Elle resta ainsi pendant toute une heure. Puis une femme vint à sa rencontre. Elle devait avoir une trentaine d'années. Sa voix était claire, un peu enrouée par la cigarette.
« Bonjour petite fille ! Tu es seule ? Où sont tes parents ? »
Anha ne voulait pas regarder dans la direction de la nouvelle venue, de crainte qu'elle ne remarque sa cécité.
« Mon papa je sais pas où il est. Et ma maman est à la maison. Je suis partie parce que je ne voulais pas la revoir.
- Tu vas attraper froid si tu restes là. Et puis tu as l'air malade. Viens avec moi, je vais te donner à manger, tu dois avoir faim. »
L'enfant ne savait pas comment elle devait réagir. Après tout, cette femme était une inconnue. Mais la gamine frissonnait - elle n'avait pas de manteau sur elle - et son ventre se plaignait.
Finalement elle se leva et regarda dans la direction d'où provenait la voix.
« Ma pauvre petite... Tu es aveugle ? Attends, je vais t'aider. »
La femme prit le bras d'Anha et se mit à marcher doucement. La petite sentait son regard sur son visage, sur ses yeux. Alors elle les ferma et entra dans son monde.
[...]
Anha s'approcha de son paquet et le prit entre ses mains, délimitant les arêtes de ses doigts. Elle défit le nœud et déchira délicatement le papier cadeau.
« Joyeux noël ma fille !
- Merci maman. C'est... »
L'enfant retournait l'objet entre ses mains afin de déterminer ce que c'était. Une boîte en bois. Elle trouva le petit morceau de métal qui en permettait l'ouverture. Une douce musique s'échappa
dans la pièce. Anha toucha l'intérieur. Une figurine, une danseuse, tournait, les bras se joignant au-dessus de sa tête.
« Elle porte une robe rouge. Rouge comme ses lèvres, comme l'amour.
- Anha... Sa robe est bleue et ses lèvres sont roses.
- Pas pour mes yeux.
- Tes yeux ne voient pas la réalité ! Ne sois pas naïve ! La réalité n'est pas comme tu l'imagines ! »
La jeune fille referma la boîte, coupant brusquement la mélodie, tandis que sa mère s'en allait dans la cuisine. Anha laissa couler une larme et força les autres à rester en elle. Les pleurs de
tristesse, elle les imaginait d'argent, ceux de joie en or. Elle savait qu'en réalité elles n'avaient pas de couleur mais elle voulait vivre dans son monde, celui de sa mère était trop
cruel.