Shikoku. Petite île du Japon. Sur cette terre
vit un nombre impressionnant de personnes, et parmi elles une adolescente, Oizo. Cette dernière était assise contre un arbre, dans le parc de la résidence où elle vivait. Il devait être un peu
plus de quinze heures lorsqu’un doux vent se mit à souffler. En une heure cependant la brise devint tempête. Oizo dût s’accrocher à un arbre pour ne pas s’envoler ; ses pieds ne touchaient
plus le sol. Elle hurla jusqu’à ce que son père se rende compte de ce qu’il se passait. Il jeta alors une corde à sa fille, qui la manqua. Il leur fallut répéter l’opération une dizaine de fois
avant que l’enfant n’arrive à l’attraper. Elle se hissa alors jusque dans son appartement, essoufflée.
« Y’a du vent dehors,
papa. »
Oizo ne s’inquiéta pourtant pas de l’étrange
météo et partit se coucher.
Le lendemain matin, le réveil sonna et sortit
de son sommeil l’adolescente. Celle-ci, furieuse, l’asséna d’un coup violent.
« T’as tout gâché mon rêve,
sapajou ! »
La fenêtre du balcon était ouverte et
l’appartement était vide. La fillette s’avança à l’extérieur et scruta l’horizon. Quelque chose manquait.
« On a dû couper un arbre dans la
nuit… »
Son seul et unique demi-neurone, pris de
pitié, lui souffla doucement à l’oreille :
« Non, non. Personne n’a coupé d’arbres.
Mais on ne voit plus l’île d’Honshu. Notre île s’est envolée avec le vent ! »
Oizo n’en croyait pas ses oreilles. Elle
s’apprêtait à rentrer quand elle entendit une voix grave l’appeler. Elle observa le ciel, d’où provenait le bruit, et aperçut son père en haut d’un arbre.
« Papa ! Tu fais quoi
là-haut ?
- Un tennis !
- Avec qui ? »
Il était désespéré. Il aurait voulu demander
une corde à sa fille mais avant qu’il n’ait pu lui parler une pie s’envola depuis les feuillages, surprenant l’homme, qui s’écrasa au sol.
« Ben papa ! Relève-toi on a du
boulot ! »
De nouveau, Vodka, son demi-neurone, intervint
pour lui expliquer que son père ne bougerait plus jamais.
Elle décida alors d’aller regrouper tous les
habitants de Shikoku pour tenter de retrouver leur chemin. Elle descendit de son immeuble et se plaça en plein milieu de la route, provoquant quelques accidents de voiture.
« Ladies’n’gentlemen ! I want to prévenir you ! We have lost notre île
voisine! We have to la retrouver ! We have to bouger ! Viva la revolución ! »
Les gens s’étaient arrêtés pour écouter Oizo.
Ils étaient tous stupéfaits par son trilinguisme. Puis, après un moment de réflexion, ils acclamèrent la jeune fille.
« Et pour commencer we have to destroy all the bâtiments ! Comme ça, in this way, nous aurons un champ de vision plus élargi, comme les chats ! »
Ce qui fut dit fut fait. L’enfant devint le
capitaine du navire. Elle avait fait installer des rames sur les deux côtés de l’île pour la faire avancer plus rapidement et dans le sens qu’elle souhaitait.
Ils naviguaient depuis deux jours et n’avaient
encore aperçu aucune terre. Un dreadeux, nommé adjudant chef par Oizo, partit voir son capitaine.
« Capitaine, nous voudrions savoir où
l’on nous mène. L’équipage est inquiet et veut savoir où aller. Depuis deux jours nous suivons le cours mais vous ne nous aidez pas à trouver la bonne voie. »
Oui, le dreadeux était poète. Oui, les
habitants de Shikoku étaient perdus. Oizo n’avait indiqué pour le moment aucune direction. Entendant cette complainte elle décida alors d’y mettre du sien.
« Très bien ! A l’abordage !
Trente degrés à tribord ! Non ! A bâbord ! Non ! Redressez le mât ! Non ! Un cul-de-sac ! Oh ! Quelle perte d’orientation… »
Elle bougeait dans tous les sens, allait de
l’avant à l’arrière du « navire », ne dormait presque jamais, ne mangeait que très peu. Toute la journée et toute la nuit elle buvait du café. Trois jours plus tard ils étaient toujours
au milieu de l’océan.
Un marin affolé courut vers le capitaine, les
bras ballottant de part et d’autre de son corps.
« Capitaine ! Nous ne trouvons plus
votre mère !
- Pas d’affolement, tout est sous contrôle,
elle a voulu chercher des abeilles dans le creux de l’arbre parce qu’elles ne sont pas venues dans sa ruche. Jalouse, elle a voulu les choper, elle s’est piquée et elle a gonflé. Rien de
plus ! »
Après une semaine d’insurmontables efforts, de
batailles navales et de parties d’échec, ils parvinrent enfin à regagner le Japon.
« Sus moussaillons ! Poète ! Un
sonnet pour notre victoire !
- Le réveil par trois fois sonna et ce rêve à
jamais brisa… »
Oizo ouvrit les yeux et se leva. La fenêtre du
balcon était ouverte et l’appartement était vide. La fillette s’avança à l’extérieur et scruta l’horizon. Quelque chose manquait.
« On a dû couper un arbre dans la
nuit… »
Gwenaëlle HENRY, Les contes de Oizo